Un souvenir qui me revient à propos de La Pause souligne le plaisir constant que j’éprouve à m’occuper des problèmes d’écriture et non à m’intéresser aux autres facettes du jeu littéraire.
Cela se passait dans les bureaux de Farrar, Straus & Young, au moment où l’anthologie en était au premier stade de la fabrication, et la dame qui en avait la charge dans la maison se torturait l’esprit à propos du titre de l’anthologie. Celui-ci était censé être In Time to Corne, mais elle pensait qu’il manquait quelque chose et s’interrogeait sur diverses formules.
— Qu’est-ce que vous en pensez, docteur Asimov ? me demanda-t-elle, en me jetant un regard implorant. (Les gens croient souvent que je possède les réponses, alors que parfois je ne possède même pas les questions.)
Je me creusai sérieusement la tête et je dis :
— Laissez tomber le premier mot et appelez le livre Time To Corne. Cela renforce l’idée de « temps » et donne à l’ouvrage un air plus science-fiction.
Elle s’écria aussitôt : « Exactement ce qu’il fallait », et Time To Corne fut effectivement le titre de l’anthologie quand elle parut.
Ma foi, le changement de titre a-t-il augmenté le chiffre de ventes ? Comment le savoir ? Comment pourrait-on être sûr qu’il n’a pas en fait nui à la vente ?
Je suis très heureux de ne pas être éditeur.
Alors que je continuais à écrire tout cela, mes travaux professionnels à l’école de médecine se poursuivaient sans encombre. En 1951, j’avais été promu au titre de maître assistant de biochimie, et j’avais alors un titre professionnel à ajouter à mon doctorat. Pourtant, cette double dose de titres ne semblait pas ajouter quoi que ce fût à ma dignité. Je continuais à être « un homme jovial, bouillonnant, plein de vie », comme disait Sprague, et je le suis encore aujourd’hui, comme en témoigneront tous ceux qui me connaissent, en dépit du fait que mes « cheveux bruns ondulés », bien qu’encore ondulés, sont plus longs et moins bruns qu’ils ne l’étaient.
Toute cette effervescence me permettait de fort bien m’entendre avec les étudiants, mais peut-être pas toujours aussi bien avec certains membres de la faculté. Heureusement, tout le monde était parfaitement au courant que j’étais un auteur de science-fiction. Cela m’aidait ! Cela semblait leur faire accepter le fait que je fusse un excentrique, et ils me pardonnaient donc bien des choses.
Quant à moi, je ne fis aucun effort pour cacher que j’écrivais. Certaines personnes, exerçant les métiers les plus sérieux, usent de pseudonymes lorsqu’elles succombent à la tentation d’écrire ce qu’elles craignent être des ouvrages dénués de valeur littéraire. Comme je n’ai jamais considéré que la science-fiction était dénuée de valeur littéraire, et comme j’écrivais et publiais bien avant de devenir membre de la faculté, je n’eus d’autre choix que d’user de mon vrai nom pour signer mes œuvres.
Non que j’aie eu l’intention de mettre l’école elle-même dans une situation qui aurait blessé sa dignité.
J’avais vendu mon premier livre, Pebble in the Sky[17], six semaines avant d’accepter de travailler à l’école de médecine. J’ignorais toutefois que Doubleday allait exploiter ma nouvelle position professionnelle à propos de cet ouvrage. Ce ne fut qu’en ayant le livre entre les mains, vers la fin de 1949, que je vis ce qui allait figurer au dos de la couverture.
A côté d’un excellent portrait de moi à l’âge de vingt-cinq ans (lequel me brise maintenant le cœur quand je le regarde), on lisait, dans la dernière phrase : Le Dr Asimov vit à Boston, où il s’occupe de recherches sur le cancer à l’école de médecine de l’université de Boston.
J’y réfléchis un bon moment, puis je décidai de ne pas y aller par quatre chemins. Je demandai à voir le doyen, James Faulkner, et je lui exposai franchement la situation. Je suis un écrivain de science-fiction, dis-je, et je le suis depuis des années. Mon premier livre paraît sous mon vrai nom, et mon travail à l’école de médecine va y être mentionné. Voulait-il que je démissionne ?
Le doyen, un intellectuel de Boston de vieille souche, doué du sens de l’humour, répondit :
— Est-ce un bon livre ?
— Les éditeurs le pensent, dis-je prudemment.
— Dans ce cas, rétorqua-t-il, l’école de médecine sera heureuse qu’on l’identifie avec lui.
Ceci arrangea cela et jamais, au cours de mon séjour à l’école de médecine, je ne me suis attiré d’ennuis à cause de mes livres de science-fiction. En fait, il arriva à certains membres de l’école de me mettre à contribution. En octobre 1954, les gens qui dirigeaient le Boston University Gradvate Journal me demandèrent une nouvelle de science-fiction de quelques centaines de mots pour égayer un de leurs numéros. Je leur donnai pour leur faire plaisir Il vaut mieux pas, qui parut dans le numéro de décembre 1954.